Bon bein voilà un paquet de lignes que m’a demandé le président Gilbert sur le thème suivant : le weekend du rassemblement de Jodel et de Piper vécu par le jaffreux du coin.

Petit rappel pour les ceusses qui ne savent pas encore : un jaffreux est un pilote constructeur amateur passionné qui vole sur un traîne queue dessiné par Marcel Jurca dont le passé militaire de chasseur s’est retransmis dans le comportement de ses avions. Les pilotes de Jurca font partie de la Jurca Air Force d’où leurs noms de Jaffreux. Votre jaffreux du coin vole sur son Tempête basé à Bourg (en attendant de pouvoir être basé sur Pérouges) et sur l’avion de guerre qu’est le Piper PA19  F-BOOV.

Samedi 11 matin sur le terrain de Bourg

Météo merdique, barbules vaguement accrochés au Revermont, pluie hésitante à tomber, je décolle avec mon Tempête direction Pérouges. J’ai le moral quand même, je me dis que les avions viendront au rendez-vous. J’arrive au-dessus du terrain, il y a des tentes marabout, des véhicules, des bagnoles et des gens qui s’activent et une biroute qui me dit de me poser face sud. OK, mais je vais dire bonjour quand même : je plonge, fait mon passage suivi d’un rétablissement tombé et je me pose.

Thierry me fait parquer : « Salut toi ça va? ». « Mieux que la météo, mais bien, ton arrivée ! » me répond-il. « Salut Didier, alors c’est le grand jour? ». « Si on veut, à condition que l’on voit le soleil » me retourne t’il. « Salut Jean Claude, hou! T’as l’air fatigué, t’as la tête de celui qui en revient quand il y va ». « Ah m’en parle pas, si tu savais le boulot que j’ai eu cette semaine » me soupire t’il.

Je vois des femmes qui s’activent partout également, je les reconnais mais je suis incapable de leur remettre un prénom et de les raccrocher à un pilote du club. Je suis nul de ce côté-là (je les confonds toutes). Aussi quand j’arrive à remettre par miracle un prénom sur une tête je suis fier de moi et je lance: « tiens salue Françoise, ça carbure? » Et le retour ne se fait pas attendre : « Ah non! Moi c’est Martine, mais ça carbure quand même, comme tu dis ». « Oh pardon! J’identifie la présidente (deuxième miracle) qui ne fait pas semblant non plus, je ne la loupe pas, je l’embrasse pendant que Gilbert a le dos tourné.  Je tourne sur la plate-forme et je vais saluer les autres qui sont déjà à leur boulot. Sous une tente marabout je découvre la base d’Ambérieux qui présente son savoir-faire. Sous une autre les modélistes installent leurs avions et hélicoptères. A côté, c’est le stand du club avec des belles casquettes et tee-shirts à ses couleurs. Tiens, voilà Monique et Didier qui installent un planeur en exposition statique, super ! Ah, voilà la buvette! Là, je dis bien « bonjour » avec mon sourire que je veux le plus charmeur pour être sûr d’être servi plus tard généreusement. Je tombe sur Jean Marc qui installe le grill : « Salut Pierre, alors t’es en forme? » « Tout dépend ce que tu me donneras à bouffer » lui réponds-je en rigolant. Nous avons un point commun, nous avons tous les deux fait du delta-plane, je ne suis pas inquiet donc, j’ai la garantie d’être bien servi tout à l’heure. Voilà qu’arrive le car-podium de l’armée de l’air et donc l’outil de travail que Gilbert m’a affecté: le micro. Pas de doute les affaires vont démarrer.

Finalement j’ai deux jobs à assurer : quelques présentations voltiges de mon Tempête et causer dans les haut-parleurs. J’ai besoin de cartouches pour causer: je refais un tour de la plate-forme et interroge les prestataires précités sur les choses à dire significatives et sur les prix pratiqués. Je n’oublie pas le stand des baptêmes de l’air et de la tombola. Je note tout ça sur mon pense-bête format A4 sur lequel j’ai préparé mes notes relatives aux Jodel et Piper. J’entends un ronron loin d’être asthmatique en l’air et que je connais bien, c’est le Pitts de Jean Louis qui arrive. Hop! Un petit passage avec remontée sous 45° avec le petit tonneau qui va bien pour dire bonjour et il se pose. Les premiers spectateurs arrivent en même temps que le briefing. J’écoute, je note également le planning de la journée sur mon papier; eh ben voilà, j’ai tout ce qu’il faut pour causer dans le poste!

Lorsque je quitte le bureau du briefing, j’ai la sensation de plonger dans une arène. Je foule l’herbe du parking avion avec ce micro dans la main, il est toujours sur « off », mon Tempête est là et m’attend aussi. Aléa jecta est! « ON », « bonjour mesdames et messieurs », j’oublie les demoiselles au passage, « bienvenue sur le terrain du pet rouge » j’ai hésité à le dire, « comme vous le voyer la météo n’est pas terrible, mais enfin j’espère que nos amis ne vont pas tarder à nous rejoindre avec leurs Piper et leurs Jodel.

Pas de Jodel sur le parking, le BOOV est là tout seul, je vais donc parler de lui et je me lance. Je brode sur notre warbird et son histoire, puis les choses s’enchaînent toutes seules. Je me prends moi-même dans un tourbillon, je ne réfléchis pas à ce que je vais dire, je fais tout au débotté en intégrant les données extérieures, les évènements, les avions qui arrivent et décollent enfin, les hommes et les femmes que je vois s’activer sur la plate-forme. Tout ce contexte m’inspire et je le filtre dans mon micro.

Plus ça va, plus c’est un peu une ruche autour de moi, il y a des abeilles qui bourdonnent de partout. Par exemple si je veux parler au directeur des vols pour voir où en est le planning glissant des activités, il me suffit de maintenir mon regard sur un cap constant et de patienter au maximum une minute. Alors avec son beau pantacourt et ses mollets poilus il me passe dans le champ de vision. Je ne sais pas combien de kilomètres François abat ainsi dans la journée entre la biroute et les installations, mais une chose est sûr, c’est que le gazon aura de la peine ce lundi à se remettre de ses empreintes. Quant à Robert, le chef de piste, pour le trouver, je cherche des yeux une antenne qui se déplace et, bingo, je tombe dessus. Je me rapproche et lui pose une question de circonstance quelconque; Il me répond en enfonçant le switch de sa radio, c’est devenu instinctif pour lui. Comme il en a une deuxième dans la main gauche sur écoute, je reçois une réponse en stéréo, j’en ai de la chance. Je me déplace aussi en causant dans mon micro et croise brièvement des visages familiers. Tiens ça c’est Patrick la mécanique, qui en très bon soldat exécute les ordres reçus pendant que son électrique collègue Francis la mécanique bis, très stylé, assure les baptêmes en métronome.

Michel, mon collègue constructeur amateur (un menuisier de métier qui a fait un avion métallique, oui oui), surveille son poste à essence. Il philosophe en espérant voir se radiner les clients qui nous manquent cruellement sur la plate-forme, météo oblige. Bref, tout le monde est en vitesse de croisière et plus ou moins en PSV ce qui correspond bien au ciel alentour. Je vais attaquer une nouvelle tirade sur tout le bien que je pense des « jojos » lorsque François m’annonce que le Pitts va être lancé. Chic! En effet cela fait deux ans déjà que Jean Louis présente son Pitts à Corlier et que je commente au micro ses vols, et j’y prends plaisir.  Pendant que Jean Louis se prépare, s’installe, roule, décolle et monte dans le box, je délaie sur l’homme et son avion ainsi que sur son créateur Curtis Pitts, bref je meuble. Ca y est, il attaque, je l’accompagne en improvisant mes commentaires en essayant d’anticiper sur ce que va faire Jean Louis. Là, je devine ce qu’il va faire, alors je décompose la figure au micro, « ça doit faire très « class » » me dis-je. Là, c’est un déclenché, je ne peux pas suivre avec les mots et termine mon explication pendant qu’il attaque l’autre figure qui, , , , est une oreille, chic, il reprend sa respiration et moi aussi. Les choses se calment car son tonneau lent annonce la fin du show et je me lance à commenter l’approche et l’atterrissage du Pitts, qui, il faut le reconnaître n’est pas du confort d’un paquet de tôles comme un Cherokee. Bref une fois rendu au parking, j’attends que la batteuse du Pitts soit arrêtée pour faire déclencher les applaudissements. Ceci fait, j’enroule la suite en faisant ma réclame pour les baptêmes de l’air en citant les prénoms de nos charmantes hôtesses d’accueil que j’ai notés sur mon papelard qui me sert de neurones de mémoire annexe (surtout, surtout ne pas l’égarer, donc). François se pointe et m’annonce le lancement des modèles réduits. Chic! Je peux en parler pendant des heures étant donné que j’ai débuté par ça à l’âge de dix ans et que j’ai toujours un peu pratiqué cette activité. Je cavale voir les pilotes des maquettes et leur demande les caractéristiques de leurs avions et hélicoptères afin d’avoir quelques cartouches supplémentaires pour meubler. Ceci fait, je commente ensuite les trois démonstrations en essayant de valoriser cette passionnante activité pour les jeunes et les moins jeunes. Joli spectacle, j’aime.

De nouveau THE directeur des vols se pointe vers moi (toujours avec ses beaux mollets poilus mais aussi avec son planning qui a encore glissé) : « bondidonpierre, c’est à toi. » Je suis content d’avoir cette info, je lui cède mon micro et je me métamorphose progressivement en rejoignant mon Tempête qui m’attend. Je deviens un acteur aérien de la journée, je range mes notes et bascule mon cerveau sur « fly safe ». Je grimpe sur l’aile, balance ma casquette dans la soute (sans visière je peux voir la piste en montant dos) et je m’installe. Comme à chaque fois, lorsque je me glisse dans mon Tempête, j’ai la sensation d’enfiler ma prothèse volante qui va, le temps de brûler quelques dizaines de litres de 100LL, me permettre de me la jouer sur des trajectoires idéalisées que je désire de tout cœur balistiques et esthétiques, à la militaire quoi! C’est dans ma tête, et je vais tout faire pour essayer d’y parvenir d’une manière douce en respectant mon avion au maximum. A partir du moment où je ferme la verrière, je suis dans mon jus, les évènements extérieurs m’indiffèrent. Je vais essayer de bien voler en communiant avec cet avion que j’ai fabriqué avec amour, j’ose le dire.

Je m’aligne et décolle. Je grimpe et deviens d’un coup d’aile l’acteur principal momentané de ce meeting. Les projecteurs sont remplacés par les regards, je n’ose pas penser que je suis la star du show mais presque.  Je te renvoie là, cher lecteur, au chapitre du dimanche où tu liras la suite.

F-BOOV_Marquage_LogoPerouges 3Retour, donc, sur l’herbe que je foule en développant l’énième boucle relative à je ne sais plus quel sujet, lorsque regardant mon Tempête, j’en aperçois la roulette de queue sérieusement affaissée. Aussitôt je me rappelle comment je me suis fait secouer sur la piste à l’atterro et où je me suis dit qu’il faudrait que je suggère à Gilbert de faire venir un grader pour assainir tout ça (y’en a vraiment besoin dixit aussi mes copains). Merde! Elle ne supportera pas un second atterro ici. Je sais que j’ai gardé un prototype d’une que j’avais fabriquée et qui ne me plaisait pas, dans mon armoire de terrain à Bourg : il me la faut. J’en parle au directeur des vols qui, ni une ni deux, va débrêler le BOOV qui se la coulait douce entre deux copains parqués à côté de lui. Il contrôle l’huile, m’aide à faire le plein pour me permettre un aller-retour canon sur Bourg pour récupérer la dite lame de roulette et les outils idoines. Lucien s’approche et je lui propose de venir avec moi histoire de faire un tour d’avion de guerre, lui il ne connaît que le Bébé-Jodel.

« Tu sais piloter ce truc? » me demande-t-il un peu inquiet en s’installant avec quelque difficulté sous le treillis métallique à l’arrière (près de 85 ans obligent pour qui ne s’est jamais installé dans un cockpit de PA19). « Bin, écoute, la dernière fois j’y suis arrivé et je ne l’ai pas cassé, je vais essayer de renouveler l’exploit avec toi » lui réponds-je. On décolle vite fait et on fait une arrivée sur Bourg au « break » de la chasse, parking devant la porte du hangar, 3 minutes pour rassembler les outils et la lame de roulette, fermeture des portes du hangar et du Piper, roulage, décollage, patience jusqu’à Pérouges où j’effectue un atterrissage de colonel, disons que je ricoche sur la piste, ça faisait un moment que cela ne m’était pas arrivé, comme quoi ça n’arrive pas qu’aux autres.  Surprise : plus de spectateur, plus d’avion, tout cela est parti se mettre à l’abri car la météo annonce des orages à tout casser pour ne pas dire tout de suite mais presque.

Pris du solJe retrouve mon Tempête gentiment garé par François vers le hangar (où j’aimerais tant qu’il y ait une place pour lui dans un avenir très proche : piqûre de rappel à Gilbert). Didier (le jules à Monique) m’aide à changer ma roulette de queue en moins d’un quart d’heure. Merci collègue! Je récupère mes affaires dans le bureau, installe tout ça dans la soute, salue les copains, et je décolle; Après 10 minutes de vol je me pose à Bourg où je retrouve un certain calme en faisant la toilette de mon Tempête (il est couvert de moustiques, c’est plus une hécatombe, c’est un génocide de diptères). Ah! Comme je l’aime mon avion, je lui cause et je lui dis gentiment qu’il aurait bien pu attendre le week-end prochain pour avoir cette faiblesse. Je me dis aussi que la tranche de vie qu’il vient de me faire vivre, j’en sourirais plus tard et que j’en aurais un souvenir de démerde aéronautique aussi intense qu’exaltant. Bonne nuit, à demain, je saute sur ma moto et fais gigoter mes bielles pour rejoindre ce fameux dîner-cabaret organisé sous le hangar.

J’y arrive pour la fin de l’apéro avec Marie Christine, ma régulière qui a le bourdon (ça tombe toujours au bon moment ses maux de têtes). Je retrouve avec plaisir le noyau dur des Ailes du Revermont qui a sévi notamment à Corlier lors de la fête de l’altiport en juillet. Nous ne sommes pas à la même table, nous partageons celle de Didier (le secrétaire organisateur de tout ce bissne) et du navigateur/voyageur fou qui sait faire du calcul intégral en vol, j’ai nommé là Alain. On papote jusqu’à l’arrivée de la paella. Enfin, elle arrive. Et qu’elle est bonne! Vraiment, je me régale en me colmatant l’estomac.

Puis c’est l’heure du show. J’adore tout de suite nos deux comédiens à cause d’un détail qui peut paraître idiot pour certains. En effet le guitariste accompagne tout de suite son collègue qui commence à déconner en plaquant quelques accords de « Smoke on the water » des Deep Purple de mes vingt ans. Je suis conquis car un de mes très grands rêves était de savoir jouer de la guitare électrique. Je suis, malheureusement, parfaitement nul de mes dix doigts en ce qui concerne la musique et au fur et à mesure que le show s’enroule et que je vois le guitariste pomper sur sa Finder Stratocaster, je prends mon pied. Je ne suis pas le seul du reste. Lors de la rétrospective rock and roll emmenée dans une ambiance à tout casser, un malade à la table voisine se met à siffler avec ses doigts un son d’une stridence inouïe qui me fait regretter aussitôt de m’être nettoyer les oreilles le matin même. J’ai une pensée émue pour mon cérumen au bout de son coton tige qui gît dans la poubelle et qui aurait pu jouer les tampons phoniques pour mes chères trompes d’eustache. Je vais craquer, je vais lui balancer un verre d’eau à la figure, lorsque le malade se retourne et vient mettre les tympans de Didier en état de flutter avancé. Ô, p’tain ! C’est Gilbert, le malade c’est le président en personne. Du coup je renverse mon verre d’eau par terre et me remplis un verre de rouge qui me sert donc immédiatement à avaler ma pilule sur la tranche (faut que je me tienne à carreau si je veux un jour avoir une place de hangar pour mon Tempête).

Dimanche

07h30, dring dring! Saloperie de réveil me fait comprendre Marie Christine qui me tourne alors immédiatement le dos. Elle ne me laisse aucun doute par ses soupirs quant à sa bonne humeur et le fait que je vais pouvoir attendre quelques temps pour ne pas dire un temps certain avant de retrouver ma petite gâterie du dimanche matin. Vive l’aviation! Il est vrai que c’est le troisième week-end de septembre où elle ne me voit pas, la semaine dernière je suis parti (quatre jours) à la Jurca Air Force à Beaune et le week-end précédent j’étais sur Corlier. J’achève de bien la réveiller en partant en vrille dans l’escalier que j’aborde au radar avec la bille de travers. J’apponte sur le palier avec un bruit de savates claquantes. Je continue en tirant la châsse, en prenant une douche; Je poursuis en faisant tomber une tasse par inadvertance par terre en préparant mon café. Je récidive dans les décibels en ouvrant le garage pour sortir ma moto, en le refermant en merdant avec la serrure et je conclue en faisant chauffer mon V twin de 800cc pas trop loin de la fenêtre de la chambre; décidément j’ai tout juste ce matin.

Je prends la route de Bourg et me paye deux croissants à la boulangerie de Chalamont, je vais me les faire dans le hangar en regardant mon Tempête, il faut savoir se ménager des petits moments privilégiés me « réflexione-je ».

Je refais une passe sur ma roulette de queue, refuel et décolle.

Je suis d’un optimiste délirant quant à cette journée que la météo annonce avec un certain optimisme elle aussi. Je me calme très vite en regardant les barbules qui masquent les montagnes à l’est. J’intègre le terrain comme hier (il n’y a pas de petit plaisir à délaisser) et retrouve mon poste sur le parking. Le galonné du car podium de l’armée de l’air, avec ses codes-barres sur les épaules, me dis qu’il m’a changé la pile du micro parce qu’elle donnait des signes de faiblesse hier soir. Merci c’est gentil!

Poudoudidou! Poudoudou! Mon portable sonne : c’est mon pote Léon qui m’appelle de St Jean en Royan, il m’a promis de venir avec son Ménestrel accompagné d’un ou deux D119. Déception, il ne voit pas les montagnes et doute que celles-ci se dégagent avant longtemps. Les spectateurs commencent a arriver mais pas les avions, je me mets à causer avec le vide du parking comme source d’inspiration. Heureusement que le Pitts est lancé (planning glissant dans l’autre sens) pour combler, alors ravi, je commente comme hier.

Toujours pas d’avion annoncé, je sais pourquoi : c’est dimanche matin, c’est la grâce matinée des pilotes qui pourraient venir et, ce sont aussi les autres pilotes qui voulaient venir et qui trépignent au bar de leurs hangars en attendant que le décor se dégage. En plus de Léon, j’attendais ce matin des visites d’amis de Nangis (1 Tempête), de Bar sur Seine (1 Tempête + 1 Sicile), de Valence (1 Sirocco) et de Beaune (Jacques Délémontez en personne, le fils de Jean avec le 112 n°1). Je sais maintenant que c’est foutu pour eux. Je craque et dégaine mon portable et rameute mes copains de Bourg. Moins de deux heures après je suis fier d’annoncer au public grandissant le Mascaret de Bernard et le D20 de Patrice. Merci les copains des Ailes du Revermont!

Miracle : visite surprise du Norécrin et du Broussard venus de Romans. Ah! Le bruit du Pratt et Witney, que dis-je, le son, la mélodie du 9 cylindres en étoile de 450cv me fait reléguer instantanément Mozart et ses petites bricoles numérotées au rang du tam-tam. Du coup je le dis au public et me balance complètement des mélomanes que j’aurais vexés, j’ai fait passer mon message de passionné et j’en suis ravi.

Je philosophe un peu et je me dis que l’avantage, en béton, de causer dans le micro c’est de boire à l’œil. En effet chaque fois que je tangente la buvette, soit un ami aéronautique ou un des serveurs de la buvette compatit avec la sécheresse de mes cordes vocales et m’offre une bière pression aussi fraîche que délicieuse. Ayant rapidement pigé le truc, je me surprends à faire des passages innocents, micro éteint, pas trop vite dans l’axe de la buvette toute langue sortie de manière à ce qu’un lambda précité me ravitaille. Je me remets alors tout de suite dans le circuit, micro en main sur « on » et verre de bière dans l’autre.

C’est enfin l’heure d’une première. François, mon moniteur préféré (faut que je lui cire un peu ses pompes si je veux encore avoir, dans ma vie, quelques-uns de ses coups de tampons magiques sur mon carnet de vol) va nous faire un cours de voltige sur CAP10 en « direct live ». Il est convenu qu’il commente à la radio ses manœuvres et que j’applique mon micro sur le haut-parleur d’une radio portative réceptrice. Fabuleuse idée. Quelle satisfaction envoûtante d’entendre les commentaires de François triturant ses commandes, commentaires bourrées d’humour, d’entendre aussi sa respiration haletante succédant aux apnées, d’entendre le son du cockpit avec son miaulement variant avec la charge du Lycoming. Un pur régal pour tout amateur intéressé par la chose et je pense que le public a apprécié énormément. Son club de fans (essentiellement féminin, ses Claudettes locales, ne s’appelle-t-il pas François lui aussi) est venu le féliciter, le congratuler avec de nombreux cris d’hystérie sympathique et verrouillant là sur le parking un moment rempli d’amitié, de bonheur aéronautique qu’il est incapable d’oublier maintenant.

Je n’ai pas une grosse expérience des meetings, j’ai démarré ça il y a quelques années avec Corlier. J’aime l’esprit qui se dégage, l’enthousiasme enivrant qui impacte tous les acteurs du show, qu’ils soient au sol ou en l’air. Je n’ai qu’une chose à cœur, c’est que ma participation soit réellement une valeur ajoutée à la réussite de la chose. Si le public est content et passe un bon moment en abandonnant au passage quelques euros, je suis enchanté. Je le suis en ce moment où l’expérience acquise hier et ce matin fait me sentir en osmose avec les copains de Pérouges, je trempe dans mon jus, je me régale.

Revoilà François avec ses multiples marques de rouge à lèvre sur les joues (j’en connais une qui va ronfler ce soir) et qui m’annonce que c’est à moi de voltiger. C’est parti donc : contact, un petit coup de démarreur et broum ça y est mon Lycoming chéri prend vie. Tout de suite j’écoute, j’analyse son son, je balise à l’idée de détecter le moindre bruit nouveau et donc suspect. Non c’est bon ! Alors je le laisse chauffer en roulant jusqu’au point d’arrêt. J’égrène ma check-list ramenée à sa plus simple expression sur ce genre d’avion, tout est simple sur un Jurca, merci Marcel. Je m’aligne, pousse les gaz de la main gauche, rend la main une fois le couple installé et me concentre sur ma trajectoire, 70kt, hop il vole, magique, j’atteins les 100kt bien avant le bout de piste et je prends ma pente de montée régulière, le vario calé sur 2500 pieds/minutes. Je réduis un peu les gaz en regardant le terrain qui s’éloigne dessous régulièrement. Holà, je rends la main car je vais emplafonner les 1800 pieds fox-écho. J’aperçois comme un fait exprès un avion de ligne devant moi qui tourne en direction de Satolas (si moi je tangente le plafond de mon box, lui il racle le fond du sien). Aller j’annonce mon début d’évolution, je régule à 2500 tours et je prends un petit 150kt pour faite ma figure d’entrée de programme : un retournement sous 45°, j’adore. Je laisse plomber un peu la figure pour prendre un badin correct et attaquer mon trèfle à trois feuilles (d’habitude je fais quatre feuilles mais en dessous il y a de la viande qui regarde et je ne dois pas bouffer l’axe de piste dixit l’administration). Je transforme la derrière feuille en rétablissement tombé. Chaque fois que je fais cette figure je pense à François qui m’a appris à la faire du sol en me donnant les ordres à la radio. Ressource, 155kt, c’est le moment de barriquer à droite, j’adore les barriques, j’aime faire révolutionner cet horizon autour de moi tout en le voyant monter ou descendre selon les phases de la figure. Ca y est, elle est déjà finie, j’entretiens le mouvement de roulis et l’énergie ainsi accumulée pour monter une oreille, reprendre ma respiration et l’axe à ne pas dépasser (il paraît que c’est la frontière entre le maïs et le terrain, je m’en balance instantanément et me dis que j’ai plus de facilité à prendre comme référence la partie « est » de la piste en la visualisant toujours un peu en oblique). Aller hop! 165kt et je pars pour ma balade à 90°, j’ai inventé ce truc la veille de mon heure de FI sur Cap 10 avec François. J’adore car je sais qu’en tournant ce demi-tonneau en virage balistique en montant sous 60° suivi d’une demi boucle en virage descendant, je vais valoriser aux yeux des observateurs les capacités de mon Tempête. Je me retrouve dans l’axe de ma demi piste vue en oblique avec 150kt au badin, et c’est tout bon pour enrouler un immelmann et reprendre un peu de hauteur (ça fera également plaisir à mon père qui est venu sur le terrain), je bascule la tête en arrière pour tenir ce foutu axe et, arrivé au sommet je me cale les yeux sur l’horizon et je gauchi en tenant le cap au pied, 80kt, je reprends ma respiration pendant que je laisse se regonfler le badin tandis qu’une bouffée d’air chaud envahit un peu mes jambes et me rappelle que mon moteur crache toutes ses tripes en ce moment. 130kt, ça me suffit pour faire un ou deux tonneaux, je les tourne donc et conserve l’énergie de roulis du dernier pour enrouler une oreille que je laisse plomber un peu pour accumuler encore, je ne fais que gérer celle-ci en fait, de l’énergie. En effet je dois passer mon Névé, j’ai baptisé cette figure comme ça car c’est en fait une Avalanche non déclenchée (j’aime bien rester un peu poète en voltigeant). 160kt bille au milieu (je ne la regarde que très peu en fait, je me réfère plus souvent à mes fesses et au feed-back de mes commandes de vol, mais contrôler sa position de temps en temps me rassure quant à mes ressentis fessiers). Trouvant que mon arrière train porte bien symétriquement sur mon siège, pas de tension dissymétrique du sphincter non plus, je tire doucement mon manche et laisse grimper mon Tempête au sommet de la boucle et là je me mets à travailler des pieds, du manche et des gaz pour tourner ce tonneau lent à 80kt sans perdre ma trajectoire. Ouf, je l’ai réussi. Cela m’aurait ennuyé de bouffer l’axe devant mes copains en dessous et je me dis que Bruno (the big chief de la police de l’air à Satolas) a dû se passer la main sur le crâne en se demandant quand est ce que l’intrépide du haut va bien vouloir en finir pour revenir se poser et reprendre son micro. Aller, je ne vais pas lui faire arracher plus de cheveux qu’il ne lui en reste, je laisse plomber mon Névé pour prendre 165kt bien tassé et tirer un huit cubain que j’espère esthétique (c’est un enchaînement de deux rétablissement tombés sous 45° : merci François). Eh bien voilà, il est beau (le huit, pas François; je craque, je ne peux pas la laisser passer celle-là), ou je le crois beau (François ou le huit, that is the question), donc je suis content et je vais m’offrir un extra très « safe ». J’ai bien compris au briefing que le plancher pour les passages était fixé à 100ft; aller je m’en offre un, avec un rétablissement tombé pour revenir. Je m’écarte un peu pour une oreille plongeante, je sens les instincts de chasseur de Marcel Jurca réveiller mon Tempête, je plonge en virant, 165kt ça suffit, j’ai l’aiguille du compte-tours qui dialogue avec le rouge, j’arrive pilepoil au niveau du public un peu en dessous des 100ft mais je me dis que ça ne se verra pas et je tire tout doucement sur le manche en gardant la trajectoire de la demi boucle, je surveille d’un œil mon badin qui se dégrade, j’ai les miches bien tassées sous 4g, tout va bien j’arrive en haut et je laisse replonger mon capot vers le sol, une fois au voisinage des 45 degrés je fais mon demi-tonneau pour revenir ventre. Je laisse revenir le badin vers 140kt et je prépare mon Pendule, c’est ma cerise sur le gâteau. Ma cerise est en fait une barrique sous forte pente, moteur coupé. J’ai trouvé ce truc il y a deux ans et c’est assez jouissif à faire : je jette mon Tempête sous 60° montant, je gauchi pour arriver en fin de trajectoire montante sur une balistique dos positive (je me comprend, c’est l’essentiel) et je laisse tomber l’avion pratiquement verticalement dos en faisant tourner la piste sous mon hélice pour revenir ventre. Un petit coup de gaz pour recoller les filets d’air à l’aile et redresser sans « buffter » la trajectoire, et j’enroule ma prise de terrain. Petite PTU tranquille à 80kt.

« Qui est ce qui a mis ces foutus maïs en entrée de piste? » Je me force à les sauter en jurant que, si j’avais du napalm sous mes ailes, je me ferais une entrée de piste spéciale Missol. Bref, j’arrondi et je freine avant les maïs (encore eux), de l’autre bout de piste, en fait ce terrain est une clairière dans les maïs.  Je remonte la piste (pas le taxiway, le terrain est encore à moi tout seul quelques instants) en savourant ce plaisir que seul les constructeurs amateurs connaissent : je me dis que j’ai un « sacré » avion et j’en suis fier, je remercie Marcel Jurca d’avoir eu ce coup de crayon magique qui m’a permis de matérialiser mes rêves. J’arrive sur le parking et je me gare en obéissant aux ordres de Thierry, il me sourit sincèrement donc je pense que ma présentation ne s’est pas trop mal passée. Je tire la mixture et j’écoute mon moteur s’arrêter, rien d’anormal. Je fais coulisser la verrière et j’entends François à la sono qui lance un tonnerre d’applaudissements de la part des spectateurs. Purée, que ce moment est délicieux! Je sors à peine sur l’aile que j’entends crier mon prénom (Pierre, je le rappelle ici) par une meute de femmes/épouses des copains qui accourent et viennent jouer les groupies pour le « fun ». Je suis hyper flatté d’avoir droit comme François et Jean Louis à un tel honneur, je suis aux anges et je trouve ce moment privilégié d’une sympathie monstre. Je me laisse entourer par cet aréopage féminin enivrant pour une pose photographique devant mon Tempête. Je suis le roi du terrain à l’instant « t » et c’est magique. J’ai une soif à commander un seau de bière avec une paille. Je croise François qui évalue si j’ai eu plus de rouge à lèvre que lui ou pas et qui veut me restituer mon deuxième manche, c’est à dire le micro. Gentiment je lui fais comprendre que j’ai les oreilles qui fanent, que j’ai la langue collée au palais et que s’il peut faire le tampon encore pendant cinq minutes le temps qu’une âme compatissante tenant la buvette m’offre une bière pression, je lui saurais gré. Cela ne loupe pas et c’est la bière commençant à couler dans le gosier que j’entends : « Alors tu joues le jeune coq après t’être envoyé en l’air, tu ne m’avais pas dit que t’avais autant de copines sur le tarmac, ça te dérange pas que je sois venu te voir, finalement, c’est pas si mal un monoplace de voltige, je me demande ce que serait le nombre de tes fan-girls si tu avais un biplace ». J’avale donc ma gorgée de travers et me force (ça fait mal, c’est horrible) pour ne pas tousser en postillonnant : c’est Marie Christine, elle est venue avec sa mère qui donc est aussi ma belle-mère sur les lieux de perdition de son mec et elle ne pouvait pas mieux tomber. Mais, je vois qu’elle me sourit sincèrement et qu’elle plaisante, pffffffffff!  Je papote donc un peu patati patte en l’air, et me décide donc à reprendre le micro. En chemin, je croise mon père qui a les yeux humides et qui m’embrasse, il est content et ému de m’avoir vu en vol. Je capte là toute la richesse de son geste et j’en suis ému aussi.

Les choses continuent de s’enrouler comme décrites précédemment que déjà l’horaire fatidique des 18h30 se pointe et annonce la fin du meeting. Je suis triste et navigue un peu entre deux eaux jusqu’à ce que Michel me fasse le plein. Je ne veux pas remplir le réservoir arrière, je ne suis pas venu ici pour quelques litres gratuits de « bleue ». Je suis venu ici pour partager une aventure humaine d’un week-end et, seul le souvenir merveilleux des moments intenses passés là m’importe. Par rapport à toute l’équipe qui a marné pendant des mois, ma participation ne m’a coûté que du plaisir de communication et de pilotage pendant quelques heures.

C’est maintenant l’heure de rentrer sur Bourg pour le Pitts et le Tempête. François nous demande de faire un petit truc pour repartir. Jean Louis et moi convenons d’un tour de piste en patrouille. En m’installant dans mon cockpit j’aperçois les besogneux de l’équipe qui transportent et rangent les barrières. Gérard achève d’en poser une pas très loin de moi en rallant quant à son poids avec moult non d’oiseaux. Je me dis secrètement que ça a du bon d’avoir un avion à rentrer sur Bourg avant la nuit. C’est parti, décollage en formation, je me tiens dans les quatre heures du Pitts, tour de piste cool et sympa. Avant la fin du passage retour sur la piste, Jean Louis me dit d’éclater à droite : top! Je ne me goure pas, je n’éclate pas à gauche et j’en suis très fier. Du coup je me dis qu’un petit passage hors normes après deux jours dans les clous fera le plus grand plaisir à Bruno. J’aperçois les copains au sol qui agitent les bras car ils ont deviné mes intentions. Tiens, ça passe tranquille avec des bottes entre la biroute et le bâtiment, aller je passe là à une quinzaine de mètres, safe. Je prends ma pente de descente en virage (c’est toujours joli à voir), j’aligne dans mon collimateur ces silhouettes qui agitent leurs bras et qui semblent trépigner sur place, badin à 160kt les commandes sont d’une précision redoutable à cette vitesse, ça y est je suis au-dessus de l’objectif, je tire légèrement le manche et je stabilise la pente de montée et je tourne un gentil tonneau d’au revoir : THE golden feet!

Je sais que Jean Louis en met une couche aussi à son tour et je stabilise ma vitesse à 125kt en laissant souffler mon moteur et je rentre sur Bourg dans une atmosphère calme. Le soleil disparaît derrière le Beaujolais, les éclairages au sol brillent déjà (lotissement, quartier de village, habitation, voiture), je suis tout seul dans mon cockpit et je savoure cette plénitude en écoutant ronronner mon moteur.

Je me dis aussi qu’il faudrait que j’achète un bouquet de fleurs à Marie Christine avant le week-end prochain.

Pierre Missol (17 septembre 2004)